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« Tu ne te rends pas compte de la chance que tu as !»

18 octobre 2018

C’est une phrase que de nombreuses victimes de traite entendent, la chance d’avoir un travail, d’être logées, d’être nourries, même si elles sont exploitées et maltraitées. Cette phrase Shadia aussi l’a entendue de l’employeur pour qui elle a travaillé deux ans sans jamais être payée. Elle avait 16 ans quand un homme originaire du même village qu’elle en Afrique subsaharienne, la recrute pour venir travailler à son domicile en Belgique en lui promettant un bon salaire. Mais la réalité est tout autre….

Photo: PAG-ASA, All rights reserved

©lisakristine.com

Quand Monsieur Thiam* est revenu au village, on a tué un cabri pour l’occasion. Après un long repas de fête, mon père est venu me trouver. Il m’a expliqué que Monsieur Thiam travaillait à l’Ambassade en Belgique et que sa visite avait pour but de trouver une fille qui pourrait partir avec lui pour s’occuper de son ménage. Après de longs palabres, le choix s’était arrêté sur moi. Je me suis mise à pleurer car je n’avais aucune envie de quitter ma famille, et j’avais peur de ne jamais la revoir en partant là-bas. Mon père m’a rassuré en m’expliquant ce qui avait été décidé. Monsieur Thiam allait payer 100 000 francs CFA tout de suite. Ensuite, il me paierait la moitié de mon salaire chaque mois, et enverrait l’autre moitié à ma famille. Je savais que ma famille avait besoin de cet argent, surtout depuis la dernière crise du cacao qui avait beaucoup affecté notre village. Je me suis donc résignée à partir, à contrecœur. Le lendemain, je disais adieu à mes parents et à mes petits frères et montais dans la voiture.

Monsieur Thiam était très prévenant avec moi. Arrivés à la capitale, il m’a donné de l’argent pour m’acheter des habits et s’est occupé de mon passeport et de mon visa.

Une semaine plus tard, nous étions dans l’avion pour Bruxelles. C’est là que son comportement a commencé à changer: il est devenu plus sec avec moi, ma simple présence semblait l’énerver. Je n’osais pas réagir.

Quand nous avons atterri à Bruxelles ce fut un choc! Il faisait moins 5 degrés, j’avais l’impression que j’allais mourir de froid ! Je ne m’y attendais pas. Mais ce n’était rien comparé à l’accueil glacial qui m’attendait dans la magnifique villa de Monsieur Thiam. Sa femme ne m’a pas dit un mot, se contentant de me toiser de la tête au pied. Elle m’a montré ma « chambre », un réduit de 2m2 pour déposer mes affaires. Une heure plus tard, j’étais déjà installée devant l’évier pour faire la vaisselle.

A partir de ce jour, toutes mes journées se ressemblaient: je travaillais de 6h à 23h, vaisselle, lessive, nettoyage, préparation des repas, sans oublier les enfants dont je m’occupais aussi.

A la fin du premier mois, j’ai timidement demandé à Monsieur Thiam la moitié de ma paye, comme convenu. Comme seule réponse, il m’a dit que mon voyage avait coûté cher et que je serai payée une fois ce montant remboursé. Mais il m’a affirmé qu’il versait déjà la moitié de mon salaire à mes parents.

Trois mois plus tard, je n’avais toujours rien touché. Quand j’ai osé réclamer ma paye, Monsieur Thiam est entré dans une colère monstrueuse « Tu ne te rends pas compte de la chance que tu as de vivre en Belgique et de ne pas devoir te soucier de ce que tu mangeras ce soir » m’a-t-il crié avant de me gifler violemment «Comme ça tu sauras qui commande !».

J’ai continué à travailler pour lui, malgré les mauvais traitements, pour aider ma famille. Ce n’est qu’au bout de deux ans que j’ai appris que ma famille  ne recevait pas d’argent non plus. J’ai décidé alors d’aller à la police pour demander de l’aide. Les policiers m’ont écouté puis m’ont parlé de la procédure ainsi que d’une association  qui pouvait m’aider.

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C’est ainsi que Shadia a rejoint la maison d’accueil de PAG-ASA. PAG-ASA est une organisation belge apportant un soutien aux victimes de traite (hébergement et accompagnement psychosocial, administratif et juridique) et menant des nombreuses activités de sensibilisation. PAG-ASA a participé au lancement de la campagne 50 for Freedom au Parlement européen en 2016.

Avec le soutien de PAG-ASA, Shadia a porté plainte contre Monsieur Thiam et sa femme. Malheureusement, ces derniers bénéficient de l’immunité diplomatique et ne pourront pas être inquiétés par la justice. Désormais, elle ne peut pas retourner dans son pays, car comme elle a porté plainte contre un diplomate, la police de son pays d’origine la recherche. Mais, heureusement, la législation belge prévoit que dans ce genre de situation la victime puisse bénéficier d’une régularisation de séjour. Shadia a finalement reçu un permis de séjour pour raisons humanitaires. Elle a pu suivre une formation et elle travaille en Belgique.

Le Conseil de l’Union Européenne a appelé les Etats membres de l’UE à ratifier le Protocole de l’OIT sur le travail forcé le plus rapidement possible, et préférablement avant le 31 décembre 2016. A ce jour, seulement douze pays de l’UE ont suivi cet appel.

 

* Les noms, ainsi que d’autres détails permettant une identification, ont été modifiés afin de protéger la victime.