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Ils me prenaient presque tout ce que je gagnais. Je vivais dans la peur.

12 février 2016

L’esclavage moderne touche 21 millions de personnes dans le monde. Derrière ces statistiques se cachent des millions d’histoires déchirantes. Jonas a été trompé, victime de la traite et poussé au bord du gouffre. Découvrez son histoire.

Illustrations par Olivia Newsome

©lisakristine.com

Mon nom est Jonas. J’ai 46 ans et je viens d’une petite ville de Lituanie, près de la frontière polonaise. Il est difficile de trouver du travail dans mon pays et ce n’est guère payé quand vous en trouvez. J’étais endetté parce que j’avais emprunté pour payer les frais médicaux de l’un de mes enfants. L’argent se faisait rare.

Un jour, j’ai été approché par un homme appelé Mindaugas, qui m’a dit qu’il pouvait me trouver du travail au Royaume-Uni et qui me rapporterait plus en une semaine qu’en un mois en Lituanie. Il m’en a dressé un portait idéal et a dit que je vivrais bien là-bas. La décision de quitter ma patrie fut difficile à prendre, c’était plutôt effrayant mais j’avais besoin de cet argent.

fingerscrossedIllustration par Olivia Newsome

Je n’avais pas les moyens de m’acquitter des frais de voyage mais il m’a dit que je pourrais le rembourser pour le transport et l’hébergement une fois que j’aurais commencé à travailler. Je devais lui faire confiance.

Avec plusieurs autres Lituaniens, nous avons roulé en camionnette jusqu’au Royaume-Uni. Cela nous a pris plus de deux jours.

Quand nous sommes arrivés, nous étions attendus par un homme nommé Marijus qui nous a emmenés dans une maison sur la côte. C’était très exigu et beaucoup de personnes s’y entassaient. Ils ont  dit qu’ils me trouveraient du travail et que je devrais ouvrir un compte en banque pour y verser mes salaires.

Pris au piège

Cela a pris du temps pour trouver un emploi mais ils ont continué à me dire d’être patient. Je n’avais rien à manger et mes dettes s’accumulaient. Au bout de quelques semaines, ils m’ont emmené dans une usine où l’on préparait des poulets pour les supermarchés. Ce n’était pas agréable et c’était répétitif mais j’étais soulagé de pouvoir enfin travailler pour gagner correctement ma vie.

Les deux premières semaines, j’ai été payé par chèque – pas sur mon nouveau compte bancaire. Je devais aller dans une boutique qui les encaissait pour moi. Bien sûr, ils prenaient une commission!

Marijus me faisait suivre par ses hommes et dès que j’avais l’argent ils me forçaient à leur rendre. J’étais effrayé, je craignais qu’en refusant de faire ce qu’ls me disaient, ils me battent et l’emportent de toute façon. Je leur ai donné tout mon salaire de la semaine — environ 260 £. Ils ont pris 220 £ et m’ont laissé 40 £, «pour vivre» ont-ils précisé. Ils m’ont dit que je devais encore 1 000 £ pour le transport vers le Royaume-Uni et pour mon hébergement et la nourriture jusque là, et que je devais donc m’y habituer.

Ils me prenaient environ 60 £ par semaine pour un lit dans une chambre collective, à dormir sur le sol avec trois autres personnes mais ils ont dit que si je n’habitais pas le logement qu’ils m’avaient fourni, alors je n’aurai pas de travail. J’étais pris au piège!

Au bout de quelques semaines, j’en avais assez. Ils prenaient presque tout ce que je gagnais. Je travaillais pour rien. Ce n’était pas la vie dont on m’avait parlé.

sleepIllustration par Olivia Newsome

Nous avons discuté dans la maison de ce que nous pouvions faire. Deux autres hommes ressentaient la même chose que moi et nous avons donc décidé de prendre le risque de nous enfuir. Nous avons trouvé un autre endroit où loger mais nous savions que nous étions toujours en danger parce que Marijus viendrait nous chercher.

Il a réussi à me joindre par téléphone. Il m’a menacé, alors nous sommes retournés à l’usine de poulets. Il avait des contacts là-bas et veillait à ce qu’on nous place dans une équipe où ses hommes pourraient nous surveiller.

Menaces de mort

Puis un jour nous avons été suivi jusqu’à l’appartement. Marijus et ses hommes sont entrés de force et m’ont menacé. Ils ont commencé à tirer sur toutes mes affaires et ont trouvé ce qu’il me restait de l’argent que j’avais emporté de chez moi. Ils me l’ont pris et ont trouvé quelques tickets de retrait d’espèces du nouveau compte bancaire que j’avais ouvert. Ils étaient furieux et m’ont demandé ma nouvelle carte bancaire et mon passeport. Quand j’ai refusé, ils m’ont frappé et laissé inconscient. Ils ont fouillé l’appartement et ont trouvé ma carte bancaire mais j’avais caché mon passeport dans ma taie d’oreiller. Je leur ai dit que je l’avais perdu. Je ne voulais pas le lâcher, sinon je n’aurais plus eu aucune chance de m’échapper.

Marijus m’a crié: «Tu n’es pas venu ici pour gagner et épargner de l’argent mais pour réussir à t’acquitter de ta dette». En d’autres termes, il me disait que je n’étais rien d’autre qu’un esclave et que j’avais été transporté jusqu’au Royaume-Uni pour gagner de l’argent pour eux et pas pour moi. Il a ajouté que si je parlais à qui que ce soit je disparaîtrais et que si j’essayais de rentrer en Lituanie ils trouveraient ma famille et la tueraient.

J’ai pensé que de l’argent devait transiter par le compte bancaire qu’ils m’avaient fait ouvrir et je craignais qu’il vienne de la prostitution et de la drogue, je l’ai donc bloqué. Quand ils s’en sont aperçus, j’ai reçu des menaces de mort.

gangIllustration par Olivia Newsome

Secouru

Puis un jour à l’usine, j’ai été interrogé par une femme qui venait de la part de l’Autorité chargée de délivrer des licences aux agences de recrutement (Gangmasters Licensing Authority) – la GLA en anglais. Elle a dit qu’ils essayaient de vérifier si les employés de l’usine étaient déclarés et traités et rémunérés correctement. Je ne lui ai rien dit alors parce que je ne savais pas si je pouvais lui faire confiance mais je les ai rappelés plus tard et leur ai tout raconté. Ils m’ont parlé du dispositif national d’aide aux victimes de la traite (NMR). C’est alors que j’ai réalisé. Je n’avais aucune idée de ce que j’étais jusqu’à ce qu’ils me l’expliquent. Moi – une victime de la traite d’êtres humains!

Ils m’ont expliqué que j’avais été amené au Royaume-Uni pour y être exploité. J’avais été contraint de travailler. Je n’avais aucun contrôle sur ma vie. C’est ce qu’on appelle la traite d’êtres humains!

Peu après, Marijus a disparu de la maison mais j’ai continué à vivre dans la peur qu’il revienne un jour me chercher.

Le NMR m’a envoyé dans le Nord-Ouest de l’Angleterre – loin des yeux, des poings et des menaces de Marijus. J’y suis resté quelques mois et ai songé à chercher un autre travail – un emploi dans lequel je serais payé correctement, touchant ce que l’on m’avait promis au départ. Mais je voulais arrêter. J’en avais assez. Je voulais rentrer chez moi. Je voulais être en sécurité.

J’espère que Marijus et sa bande seront retrouvés et paieront pour ce qu’ils ont fait. Ce ne sont pas des êtres humains. J’ai eu envie de quitter ce monde pendant un moment et je ne veux plus jamais éprouver cela.


A propos de la Gangmasters Licensing Authority (GLA)

L’Autorité chargée de délivrer des licences aux agences de recrutement (Gangmasters Licensing Authority, GLA) s’efforce de protéger les travailleurs vulnérables et exploités au Royaume-Uni, en collaboration avec de nombreux partenaires, y compris d’autres agences, comme la police, l’agence nationale de lutte contre la criminalité, l’administration fiscale et douanière, ainsi que le secteur privé et les ONG. Il s’agit d’un organisme indépendant qui réglemente le recrutement des travailleurs dans les chaînes d’approvisionnement de divers secteurs (agriculture, horticulture, fruits de mer, transformation et conditionnement) pour veiller à ce que les entreprises respectent la loi. La GLA procède à des contrôles en matière de santé et de sécurité, d’hébergement, de rémunération, transport et formation, ainsi que d’assurance et d’impôts. Un fournisseur de main-d’œuvre doit posséder une licence de la GLA pour travailler dans les secteurs réglementés. Il est pénalement répréhensible de fournir des travailleurs sans licence ou de recourir aux services d’un recruteur sans licence.

Quels sont les avantages d’être agréé?

• Les travailleurs bénéficient d’un traitement équitable, de la rémunération, des prestations et conditions de travail auxquelles ils ont droit.

• Les fournisseurs de main-d’œuvre ne subissent pas la concurrence déloyale de ceux qui versent moins que le salaire minimum ou qui échappent à l’impôt. Les normes de l’industrie sont relevées.

• Les employeurs peuvent vérifier que leur personnel vient d’un recruteur agréé et sont informés en cas de révocation de la licence.

• Les consommateurs peuvent être assurés que leur alimentation a été ramassée et conditionnée dans des conditions éthiques. Les activités illégales qui entrainent une perte de recettes publiques – impôt sur le revenu, TVA et impôt sur les bénéfices – sont en recul.

 

En savoir plus sur les raisons pour lesquelles la réglementation du recrutement est essentielle pour lutter contre l’esclavage moderne: Initiative pour un recrutement équitable