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Faire des plages de Madagascar un espace sans exploitation sexuelle des enfants

23 avril 2018

La pauvreté et l’absence de perspectives d’emploi conduisent des adolescentes vivant dans les zones côtières de Madagascar à tomber dans le piège de l’exploitation sexuelle commerciale des enfants. Un projet de l’OIT vient en aide aux efforts réalisés localement pour combattre ce fléau, l’une des pires formes du travail des enfants.

©lisakristine.com

TULEAR, Madagascar  – Située au sud de Madagascar, bordée de plages paradisiaques dotées d’un ensoleillement exceptionnel, l’agglomération de Tuléar est une terre propice aux vacances. Mais, ici comme ailleurs, la présence de touristes dans un environnement d’extrême pauvreté fait aussi courir des dangers aux plus jeunes, susceptibles de tomber dans le piège de l’exploitation sexuelle commerciale.

De 2014 à 2016, l’OIT – en collaboration avec l’UNICEF – a mis en place un projet visant à permettre à des adolescents mineurs tombés dans cet engrenage de quitter ce milieu pour apprendre un métier.

«Nous avons accompagné 80 enfants en 2014-2015 et 50 enfants en 2016», nous dit Emma Razanakolona, responsable de la branche locale de SOS Villages d’enfants, l’ONG chargée de l’application du projet.

Renforcée dans son action par le soutien d’un comité local de lutte qui rassemble les décideurs locaux, les autorités régionales, les opérateurs économiques ainsi que l’inspection du Travail, l’association a pu identifier des bénéficiaires grâce à des campagnes de sensibilisation, y compris au sein même des discothèques et dans les villages environnants.

Il s’agit de jeunes mineurs, en majorité des filles mais aussi des garçons ayant joué le rôle d’«entremetteurs». Ils ont alors suivi une formation de trois mois dans l’hôtellerie-restauration (serveuses, femmes de chambre, cuisinier, service au bar) qui constitue un secteur pour lequel les employeurs de la région ont du mal à recruter du personnel compétent. La formation théorique était complétée par un stage de trois mois en entreprises qui a débouché sur plusieurs embauches.

De l’exploitation sexuelle à un métier dans l’hôtellerie

A quelques kilomètres de Tuléar, dans un hôtel de Mangily, au bord de la célèbre plage d’Ifaty bordée de  cocotiers et peuplée de barques de pêche multicolores, nous retrouvons Bonita.

Aujourd’hui âgée de 22 ans, la jeune fille nous explique qu’elle est tombée dans le piège de l’exploitation sexuelle commerciale entre 15 et 20 ans. Issue d’une famille pauvre de cinq enfants, elle nous raconte son calvaire, ses rencontres pour des sommes dérisoires : 70 000 ariary (S20) si le client était un occidental, 10 000 ariary ($3) s’il était Malgache. Aujourd’hui, Bonita a complétement quitté ce milieu.

Grâce à la formation qu’elle a suivie, elle est désormais serveuse au restaurant de l’hôtel. Elle se dit heureuse, rêve d’avoir d’ici quelques années sa propre petite échoppe de restauration rapide (appelée localement gargote). Elle explique avoir accepté de nous parler malgré sa gêne pour faire passer le message aux autres jeunes de ne pas tomber dans le même piège.

D’«entremetteur» à cuisinier

Non loin de là, dans un autre établissement bordant l’Océan, nous retrouvons Justome. Agé aujourd’hui de 21 ans, il a commencé ce qu’il appelle le « business » alors qu’il avait 15 ans. Il jouait les entremetteurs et arrangeait la location de chambres pour les filles et les touristes. Il confirme que certains Occidentaux lui demandaient des filles mineures. Identifié par le projet, Justome a suivi une formation de cuisinier et gagne désormais sa vie honnêtement. La prochaine étape sera pour lui de se marier et de fonder une famille. Il rêve aussi un jour de changer de statut en passant de commis de cuisine à chef cuisinier.

Son patron, Christian Yvan, gérant du Bamboo Club à Mangily, se dit très satisfait de son nouvel employé. Il nous explique que les hôteliers de la région sont fortement impliqués dans la lutte contre l’exploitation sexuelle commerciale des enfants. Son établissement a signé une Charte qui empêche l’accès de l’hôtel aux mineurs. Il dispose aussi d’un numéro vert à appeler au cas où il est témoin d’un cas. «Cette lutte est indispensable à la stabilité de notre activité touristique», souligne-t-il.

La pauvreté en cause

Toutefois, la pauvreté régnant dans la région fait que ce combat est difficile à mener. Dans le village de Mangily, nous entrons dans un bar à la tombée de la nuit. Il ne nous faudra que 10 minutes pour qu’on nous propose une jeune fille de 15 ans. Si nous avions conclu le marché, la rencontre aurait eu lieu discrètement dans un petit motel situé à quelques mètres seulement du bar où nous avions été accostés.

De retour à Tuléar, nous rencontrons Frankita qui arbore fièrement son uniforme de femme de chambre de l’un des principaux hôtels de la ville.

La jeune fille, âgée aujourd’hui de 18 ans, a connu très jeune l’exploitation sexuelle commerciale en raison des problèmes financiers de sa famille.  Grâce à la formation de femme de chambre qu’elle a suivie, elle voit désormais la vie de manière plus positive. On prend plaisir à la voir sourire et plaisanter avec ses collègues de travail. Elle gagne désormais un salaire régulier  et elle est appréciée par ses patrons. Elle s’est tournée vers la religion et espère désormais trouver un mari en oubliant son passé.

Des arrangements financiers plutôt que la prison

Face à l’ampleur du phénomène de l’exploitation sexuelle commerciale des enfants, l’inspecteur du travail local, Patrick Andriavelo, fait ce qu’il peut. Egalement président du Comité régional de lutte contre le travail des enfants, il a collaboré étroitement au projet de l’OIT, a mis en place des cellules de veille dans les villages et il est parvenu à débusquer et à faire condamner plusieurs étrangers. Mais il reconnaît volontiers la difficulté de faire appliquer la loi et dénonce les « arrangements financiers » sur lesquels les cas débouchent souvent, plutôt que sur des condamnations pénales.

De son côté, le Conseiller technique de la Région de Tuléar, Leda Narcisse Tovonasy, confirme l’engagement des autorités locales à lutter efficacement contre l’exploitation sexuelle commerciale des enfants. « La région de Tuléar possède de véritables atouts touristiques», insiste-t-il en souhaitant lui aussi que les lois soient appliquées strictement.

«Ce projet fait partie d’une action plus large mise en place par l’OIT à Madagascar pour éliminer le travail des enfants. Des formations mais aussi un soutien législatif et juridique ont été fournis au gouvernement ainsi qu’aux partenaires sociaux afin de créer les conditions nécessaires pour en finir avec les pires formes du travail des enfants»,  explique Christian Ntsay, directeur du Bureau de l’OIT dans la capitale malgache, Antananarivo.

«Madagascar a ratifié les Conventions de l’OIT (n° 138)  sur l’âge minimum d’admission à l’emploi  et (n° 182) sur les pires formes du travail des enfants . Il existe un plan de lutte national. La première des mesures à prendre, c’est d’appliquer les lois existantes et de faire de la lutte contre les pires formes du travail des enfants une priorité nationale, que ce soit Tuléar ou ailleurs dans le pays», conclut-il.